Le Corbusier et le brutalisme : vers une nouvelle matérialité

Charles Edouard Jeanneret Gris dit Le Corbusier (1887 – 1965), architecte, urbaniste et homme de lettres franco-suisse théorisa tout au long de sa vie son œuvre architecturale. Son essai Vers une architecture (1923) revendique une pensée novatrice et cela dans le contexte de l’entre-deux-guerres. Cette proposition théorique s’affirme comme une triple injonction adressée à MM. Les Architectes (“3 rappels à MM. Les Architectes”) à propos du volume, de la surface et du plan. Le Corbusier y développe sa conception de la matérialité sur un ton polémique. Dès lors, l‘architecte consacre sa réflexion non pas sur la singularité des matériaux mais sur la matérialité des édifices.

Au fondement de la matérialité d’un bâtiment : le brutalisme
Les “formes primaires“ justifient, selon lui, l’existence et la conception des volumes. La beauté des formes architecturales se révèle en raison de leur simplicité volumétrique. L’auteur se réfère pour cela aux formes géométriques élémentaires tels que le cube, le cône, le cylindre, la pyramide, le prisme ou la sphère. À cet effet, le Parthénon ou les Pyramides Égyptiennes affichent une matérialité primaire. La structure géométrique des lignes et des surfaces souligne la pesanteur des matériaux. La rationalisation mathématique s’immisce au sein du projet architectural puisque l’utilisation des matériaux se voit optimisée. Autrement dit, la quantité de matière est rationalisée ce qui permet au bâtiment d’être mis en valeur dans toute son étendue. Le geste architectural se prolonge dans l’espace intérieur grâce à de grands volumes et à des espaces aérés. Les formes géométriques varient alors dans l’espace au gré de répétition et de variation volumétrique : il s’agit ainsi de modules adjoints les uns aux autres. La Cité Radieuse édifiée à Marseille par l’architecte rend compte de ces variations modulaires, c’est-à-dire des différentes proportions assignées aux éléments de façades et aux espaces communs intérieurs.

Maquette des réseaux et espaces communs de l’unité d’habitation à Marseille dite “La cité Radieuse” édifiée par Le Corbusier entre 1947 et 1952

[Source : maquette visible à la Cité de l’Architecture à Paris, photographie personnelle, juin 2019]

Les principes clairs et logiques guident l’architecte. À l’esprit de géométrie s’adjoint l’esprit de finesse, celui de l’intuition du maître d’œuvre. Reprenant implicitement de cette manière l’opposition conceptuelle proposée par le philosophe Blaise Pascal dans ses Pensées (1669), Le Corbusier propose non seulement une réflexion architecturale mais aussi philosophique.

“Le fait brutal n’est pas autre chose que la matérialisation, le symbole de l’idée possible” écrit Le Corbusier. Le retour au matériau fonde la matérialité puisque le courant brutaliste des années 1950-1970 s’affirme par l’absence d’ornements et par l’usage du béton brut. Le caractère primitif du matériau de même que l’usage des formes primaires confortent la massivité des bâtiments soulignant par là même la structure de l’édifice. Ce concept fonde la vision urbanistique de Le Corbusier qui affirme : “l’urbanisme est brutal parce que la vie est brutale”. Le Plan Voisin, présenté en 1925, prévoyait ainsi, de détruire une grande partie de Paris afin d’y édifier une ville verticale et d’y construire des formes primaires censées rappeler l’harmonie des formes géométriques.

Le Plan Voisin (1925) proposé par Le Corbusier pour Paris : une matérialité verticale et géométrique

[Source : http://www.fondationlecorbusier.fr/corbuweb/morpheus.aspx?sysId=13&IrisObjectId=6159&sysLanguage=fr-fr&itemPos=151&itemSort=fr-fr_sort_string1%20&itemCount=216&sysParentName=&sysParentId=65 ]

La matérialité : une construction intellectuelle 
La matérialité se lit alors dans l’abstraction architecturale et se révèle être une expérience sensible paradoxale. Bien plus qu’un plan, le bâtiment est une composition, un assemblage de volumes, de surfaces et de formes primaires élaborant un tout cohérent : “un organe viable”. Cette conciliation des contraires fonde la matérialité et la tangibilité de l’édifice. Elle se révèle par son sublime et transcende la hiérarchie des valeurs esthétiques communes. Dès lors, la matérialité n’existe pas en soi. La lumière, élément clé selon Le Corbusier, fonde l’expérience sensible et produit un langage, celui de l’abstraction architecturale.

Éléments de définition proposés par Antoine Picon dans son ouvrage La matérialité de l’architecture, éditions Parenthèses, mars 2018 :

« La matérialité n’est réductible ni à un système de valeurs et de représentations, ni à un ensemble de rapports sociaux noués par l’intermédiaire de dispositifs physiques et de procédures techniques. D’essence relationnelle […], elle caractérise une certaine façon de construire simultanément les choses qui sont censées tomber immédiatement sous le sens et les êtres humains qui vivent à leur contact. Elle contribue à articuler valeurs, représentations et pratiques concrètes.« 

La matérialité s’affirme dans ces conditions comme une projection collective : “le fait brutal n’est passible d’idées que par l’ordre qu’on y projette”. On ne peut disposer de l’espace qu’en raison de règles et d’une vision tridimensionnelle. L’ordre, par son universalité, transcende les styles. L’architecture est vue, d’après Le Corbusier, comme une discipline à part entière, au-delà de tout esthétisation ou historicisation : “l’architecture n’a rien à voir avec les styles”. Le bâtiment incarne de ce fait l’ordre et l’intemporel aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur à l’image du Centre national de la danse à Pantin, édifié par l’architecte Jacques Kalisz, et cela d’autant plus que le CND accueille en son sein une diversité stylistique de danse.

Le Centre national de la danse à Pantin (93), conçu par l’architecte Jacques Kalisz en 1972 : un exemple d’application du brutalisme

[Source : http://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/pantin-le-centre-national-de-la-danse-risque-de-perdre-la-face-28-01-2018-7527957.php ]

Une réflexion contemporaine sur les tenants et aboutissants du brutalisme
Les lignes du brutalisme demeurent une source d’inspiration en philosophie. C’est pourquoi l’historien Emmanuel Rubio dans son ouvrage Vers une architecture cathartique (1945-2001) (Éd. Donner Lieu, 2011) défend l’idée selon laquelle le brutalisme s’épanouit autour d’une dialectique fondée sur la destruction / reconstruction. Autrement dit, le retour aux formes élémentaires et brutales serait liée à une dimension cathartique. Le projet architectural aurait trait à une renaissance sur les ruines héritées des guerres.

À cet effet, les œuvres cinématographiques de la saga Hunger Games véhiculent cette conception car l’architecture y est brutale, froide et massive. Il n’est en effet pas anodin que les Espaces d’Abraxas, édifiés par l’architecte Ricardo Bofill dans les années 80 à Noisy-le-Grand (93), ait été choisi comme décor du second film de la saga (Hunger Games – La révolte : partie 2). Le béton brut massivement utilisé sur les façades conforte l’absence d’individualité voulue par le régime totalitaire, Le Capitole. Dès lors, l’uniformisation architecturale s’affirme comme une parabole du monde dystopique dans lequel se trouvent plongés les personnages. La banalité du béton permet à la ville de devenir »une machine à produire un homme nouveau » selon Roger-Pol Droit. Cette uniformisation façonne par là même l’homme moderne pour Le Corbusier. C’est pourquoi, une lecture politique du matériau peut être engagée dans la mesure où le courant brutaliste est parfois rapproché de l’architecture soviétique qui recourt elle aussi au béton brut et aux grands volumes.

Les Espaces d’Abraxas à Noisy Le Grand, conçus par Ricardo Bofill entre 1978 et 1983

Le brutalisme, comme courant de pensée peut donc se voir affubler d’une dimension autoritaire car le pouvoir tend à s’inscrire physiquement au sein du tissu urbain. À cet effet, les descriptions architecturales faites par Georges Orwell dans 1984, publié en 1950, attestent de cette parabole autoritaire puisque Big Brother s’étend au travers des édifices. Lisa Mullen dans son article The Architecture of Visibility Blitzed Modernism in Orwell’s Nineteen Eighty-Four (George Orwell Studies Vol. 1, No. 2 2017) lie d’ailleurs l’architecture orwellienne au phénomène de « brutalisation des esprits » né à la suite des deux Guerres mondiales. 

Quelques citations issues de l’article de Lisa Mullen : 

“By assessing the novel’s architectural antecedents in the 1930s, examining its references to the contemporary materiality of blitz-damaged London, and tracing its afterlife in the 1950s Brutalism that emerged from the same post-traumatic impulse, we can begin to situate Nineteen Eighty-Four within broader twentieth-century debates about buildings, transparency and autonomy.“

“In the decade that followed his death [Orwell], however, a similar disquiet about such overarching scopic hegemony opened up a conceptual space where the New Brutalists could begin to acknowledge and articulate wartime trauma in what might be termed an experiment in post-utopian architecture.”

« Le ministère de la Vérité – Miniver, en novlangue* – frappait par sa différence avec les objets environnants. C’était une gigantesque construction pyramidale de béton d’un blanc éclatant. Elle étageait ses terrasses jusqu’à trois cents mètres de hauteur. “ (1984, p.14, éditions gallimard, 1950)
*  Le novlangue était l’idiome officiel de l’Océania. 

Brutalisme : symbole du pouvoir ?
Cependant autorité et autoritarisme ne doivent pas être confondues quand bien même cette idée de parabole tend à se confirmer. Le recours aux principes brutalistes dans le cadre de bâtiments officiels tels que des universités ou bien des lieux culturels peut être symbolique. C’est pourquoi, la vidéo réalisée par la chaîne YouTube “ARTiculations” étoffe le cas du brutalisme et en démontre la portée géographique : des États-Unis au Canada en passant par l’Australie ou bien encore l’Europe. Toutefois il convient de noter que l’usage du béton brut est grandement plébiscité non seulement en raison de son symbolisme mais également en raison de son faible coût et de la rapidité de construction permise par le matériau qu’il s’agisse de logements ou bien d’espaces publics.

Le recours aux formes primaires, massives et brutales contribue à inscrire le pouvoir politique au sein de l’espace urbain. Par conséquent, d’une volonté affichée du retour au matériau, le brutalisme s’infléchit comme un outil au service du pouvoir à l’image d’un soft power. Le bâtiment semble ainsi tirer sa substance de la fonction qui lui est assignée. Pouvoir et matérialité apparaissent alors intrinsèquement liés.

“Une échappatoire aux rigueurs du formalisme, un goût pour le monumental, pour les structures les plus folles rendues possibles par le béton — laissé souvent, d’où son son nom, brut de décoffrage.”

Aurélien Bellanger, https://www.franceculture.fr/emissions/la-conclusion/le-brutalisme

Pour compléter cet article je vous invite à lire les articles ci-dessous.

Eléments bibliographiques : 

  • Le Corbusier, Vers une architecture, (1923), p. 13 à 19,Paris, éditions Flammarion, 2008
  • Picon Antoine, La matérialité de l’architecture, éditions Parenthèses, mars 2018
  • Le Corbusier et la question du brutalisme [Texte imprimé] : LC au J1 : [exposition, Marseille, J1, 11 octobre-22 décembre 2013] / [organisée par l’Association Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture] ; [avec le concours de la Fondation Le Corbusier ; [catalogue par Antoine Picon, Jacques Sbriglio, Reyner Banham, et al.] ; sous la direction de Jacques Sbriglio  
  • Rubio Emmanuel, Vers une architecture cathartique (1945-2001) (Éd. Donner Lieu, 2011)


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :