Mieux consommer à Paris : Quand jardins partagés, AMAP et magasins bio germent dans la capitale

Jardins sur le toit. Aménagement en 2009 du « premier jardin partagé parisien construit en hauteur », sur les 600m² du toit du gymnase des Vignoles, géré par l’association Esperem.
Adrien Deludet © L’Institut Paris Région. Projet les Hauts-Lieux de la transition. Mai 2019

Cet article a été rédigé dans le cadre d’un devoir universitaire composé d’analyses statistiques ainsi que de traitements réalisés via un système d’information géographique (SIG). La planche cartographique présentée ci-dessous synthétise les résultats de cette recherche. 
Inès Delépine et Adrien Deludet

94% des Français disent vouloir consommer “responsable et durable” selon l’étude menée en 2019 par Greenflex et l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME).
Cultiver son propre potager ou encore s’approvisionner directement auprès des producteurs n’est pas chose aisée dans la métropole parisienne. Pourtant, les jardins partagés, les AMAP (Associations pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) ainsi que les magasins bio se multiplient à Paris. Il s’agit alors de s’interroger quant à ce succès populaire et à percevoir les déterminants structurels qui amènent à infléchir les habitudes alimentaires de manière durable. Aussi, l’image “bobo” est souvent accolée aux AMAP, paniers paysans, jardins partagés et magasins bio. Toutefois, les jardins partagés sont présentés par certains chercheurs comme un levier d’action dans les quartiers politiques de la ville[1] et cela notamment par les solidarités intergénérationnelles qu’ils contribuent à créer. Du consommateur au producteur, notre étude s’attachera à identifier l’environnement urbain dans lequel ces circuits courts et autres modes de consommation s’intègrent ainsi qu’à dresser le profil des clients et usagers potentiels. Notre étude se circonscrit à trois pratiques et modes de consommation : les jardins partagés, les AMAP et les magasins bio. Ces alternatives obéissent en effet à des logiques et à des degrés d’appropriation variés : de la production à la consommation. Les jardins partagés allient production et consommation tandis que les AMAP initient un lien direct entre producteurs et consommateurs. Les magasins bio s’adressent quant à eux aux consommateurs par le truchement de producteurs responsables.

Dès lors, qui sont les usagers de ces alternatives ? Consommer mieux à Paris, est-ce vraiment accessible à tous financièrement ?

Les jardins partagés comme alternatives aux espaces verts parisiens

Une répartition des jardins partagés liée au contexte urbain

La répartition des jardins est intrinsèquement liée aux emprises foncières disponibles au sein de l’urbain dense. À cet effet, les jardins partagés apparaissent comme des lieux disputés et stratégiques, comme le souligne Chrétien Didier dans son article « Jardins en partage » [2] : “Quand un espace foncier se libère en centre-ville, il est l’objet de convoitises, sans limites, mettant en jeu des intérêts très puissants qui expliquent en partie la disparition des coins citadins de verdure.”

C’est le seizième jardin réalisé par Multi’colors à Paris et le premier sur les toits. Composteurs, dispositifs de récupération des eaux pluviales, serres et murs d’expression sont disséminés aux quatre coins de cet espace atypique.
Adrien Deludet © L’Institut Paris Région. Projet les Hauts-Lieux de la transition. Mai 2019

Au-delà du verdissement procuré par ces nouveaux espaces de nature, les jardins partagés apparaissent comme de nouveaux espaces de production vivrière. Le contexte contemporain d’agriculture urbaine conforte cette dynamique, essentiellement implantée en rive droite, où se concentrent grand nombre de jardins partagés[3]. Cette localisation des jardins dans le quart nord-est et le sud de la capitale s’explique par la disponibilité foncière (friches industrielles et ferroviaires). Cependant, des différences notables apparaissent lorsqu’on étudie la superficie moyenne des jardins partagés et la densité de population par arrondissement : le 20ème contient plus de jardins que le 14ème. Néanmoins, les jardins du 20ème sont de superficies moins élevées : c’est pourquoi, on compte 63m² de jardins partagés disponibles pour 1000 habitants dans le 14ème, contre 42m² pour le 20ème.

Superficie et localisation des jardins partagés
Jardin partagé ECObox, 7 Impasse de la Chapelle (Paris 18ème)
Installation en 2009 d’un jardin partagé hors-sol sur la dalle d’un parking désaffecté, en bordure de voies ferrées. Il compte 50 adhérents et est ouvert au public durant le weekend. Chacun peut venir se ressourcer dans un cadre bucolique.
Photo : Adrien Deludet © L’Institut Paris Région. Mai 2019

Une nouvelle offre d’espaces verts et de nature en ville

Le jardin en partage constitue une territorialité locale ainsi qu’un lieu de sociabilité privilégié des urbains : il fait alors l’objet d’une appropriation intergénérationnelle. Des fonctions pédagogiques peuvent également leur être adossés de sorte que le jardin partagé devient support d’animations ou de manifestations festives. Les jardins partagés tendent à s’affirmer comme des jardins de proximité dévolus aux habitants du quartier.

En 2019, Paris compte 137 jardins partagés. Grâce à la labellisation et à la charte Main Verte (créée en 2003), la municipalité encourage ces initiatives respectueuses de l’environnement. Souvent portées par des associations, ces espaces partagés visent à proposer de véritables lieux de vie parfois ouverts au public.

Les jardins partagés et AMAP : une offre qui répond à un contexte urbain et social différencié.
Qui sont les “riverains” des jardins partagés et AMAP ?

AMAP et jardins partagés : une localisation et un fonctionnement souvent conjoint

Photo : AMAP Paniers Pajol ©

Le fonctionnement associatif des AMAP est souvent adossé à la présence d’un jardin partagé : ces dernières permettent d’établir un lien direct entre un exploitant agricole de proximité et des consommateurs. Les jardins partagés sont régulièrement “point de vente” des AMAP. À titre d’exemple, le jardin partagé ECObox est le point de vente de l’AMAP “Les Paniers Pajol”.

Contexte socio-économique et AMAP

Au-delà d’une problématique foncière, l’implantation tant des jardins partagés que des AMAP semble être en prise avec le profil socio-économique des riverains. L’étude des taux de ménage pauvres, comparé à l’implantation des jardins partagés confirme cette hypothèse selon laquelle, ces espaces sont le fruit d’une solidarité et d’une implication associative forte[4]

Des disparités socio-économiques riveraines des jardins partagés

Les AMAP référencées sont localisées de préférence dans un contexte socio-économique plus pauvre que la médiane parisienne des niveaux de vie. La frange ouest de Paris est quant à elle moins concernée par la présence d’AMAP.[5]

Des circuits-courts qui suivent le front de gentrification

Source : Anne Clerval,
« Les dynamiques
spatiales de la gentrification
à Paris », 20 juillet 2010.

Ce faisant, les AMAP suivent les fronts de gentrification identifiés par Anne Clerval : “La notion de gentrification désigne une forme particulière d’embourgeoisement des quartiers populaires qui passe par la transformation de l’habitat, voire de l’espace public et des commerces.” [6]

L’étude des prix du panier de légumes (pour 2 personnes et environ 3 kg) est de ce fait significative. Les zones identifiées sur le schéma ci-contre comme Père Lachaise, Buttes Chaumont, Goutte d’Or se confondent avec les localisations des AMAP.

D’autres alternatives coïncident avec ces fronts de gentrification, à l’instar des magasins bio.

Des alternatives qui suivent les fronts de gentrification : les stratégies d’implantation des magasins bio

Le cas des Naturalia / Bio c’bon : statuts de ces supérettes dans le cas parisien

Naturalia et Bio c’bon comptent parmi les enseignes les plus répandues dans la capitale, avec respectivement 74 et 42 boutiques. À l’origine créé par un collectif d’agriculteurs en 1973, Naturalia a été racheté par le groupe Monoprix en 2008. Signe que les enseignes connaissent un succès croissant, le groupe se diversifie, en proposant des nouvelles supérettes spécialisées comme Naturalia Végan et Naturalia Origines. Bio c’Bon a été créé en 2008 et s’impose peu à peu en France.

Notre choix concernant ces deux enseignes se justifie au regard de leur fonctionnement : Naturalia fait partie d’un groupe de distribution tandis que Bio c’bon affirme son indépendance entrepreneuriale. Par ailleurs, notre analyse demeure partielle puisqu’elle ne s’intéresse seulement qu’à deux supérettes reconnues et omet les coopératives, franchisés et autres indépendants présents sur le commerce biologique.

Des stratégies territorialisées distinctes en prise avec des dynamiques de gentrification

Dès lors, la localisation des points de vente des deux enseignes est à interroger au regard des niveaux de vie des populations, dans lequel elles s’implantent[7]. À l’instar des AMAP, le contexte socio-économique permet d’identifier le profil des potentiels acheteurs dans un rayon de 320 mètres, distance moyenne parcourue par les parisiens pour effectuer leurs courses.[8]

Stratégies d’implantation de magasins bios : les cas de Naturalia et Bio c’bon

Afin d’appréhender la stratégie d’implantation de chaque enseigne, nous avons établi un indice, à partir des niveaux de vie médians des individus (préalablement winsorisés) et de la médiane des niveaux de vie parisiens. Un lien semble exister entre les niveaux de vie des individus et la répartition des supérettes bio.

En effet, les magasins Bio c’bon sont surtout implantés dans des arrondissements historiquement aisés (comme à l’ouest), dont les niveaux de vie sont largement supérieurs à la médiane parisienne : les indices y sont compris entre 1,28 et 1,50.

En revanche, les supérettes Naturalia sont davantage localisées dans des zones “en cours de gentrification” et semblent “accompagner” le front précédemment explicité, notamment à l’est et au sud de Paris où l’indice varie entre 0,59 et 1,03. Le tableau présenté ci-contre étaye les logiques d’implantation différenciées des deux magasins bio.

Figure : indice de niveau de vie à proximité de Naturalia et Bio c’Bon

Nom de la supéretteIndice de niveau de vie à proximité des supérettes
Naturalia Marx Dormoy (54 rue Marx Dormoy, 18ème)0,62
Naturalia Tolbiac (71 rue de Tolbiac, 13ème)0,74
Bio c’bon Paris Hauteville (63 rue Hauteville, 10ème)1,0
Bio c’bon Faubourg Saint-Honoré (210 rue du Faubourg Saint-Honoré, 8ème)1,4
Source : indices produits à partir des données carroyées à 200m, INSEE, 2015.

Toutefois, une limite à notre analyse persiste puisque les dates d’ouverture des Naturalia et Bio c’bon ne sont pas en notre possession.

L’offre en jardins partagés, AMAP et magasins bio diffère au sein de Paris intra-muros, répondant tout à la fois à des enjeux fonciers qu’à des contextes socio-économiques variés. Ce faisant, ces alternatives ont une traduction spatiale voisine des dynamiques de gentrification actuelles. Cette proximité spatiale se mesure tant du point de vue d’indicateurs statistiques (taux de ménages pauvres, revenu médian) que par des indicateurs de prix. Le profil des usagers et clients s’infléchit donc au gré de ces mêmes indicateurs renforçant ainsi les disparités socio-économiques parisiennes. Les points de vente des AMAP et magasins bio, révèlent quant à eux une autre façon de consommer, propre à une frange sociale. Ils attestent ainsi d’un approfondissement des processus de gentrification par le biais du tissu associatif et commercial.

Travail réalisé par Inès Delépine & Adrien Deludet dans le cadre du cours de « Système d’information géographique (SIG) – Niveau 2 » en Master 1 d’urbanisme et d’aménagement année à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[1] “L’agriculture urbaine à Detroit : un enjeu de production alimentaire en temps de crise ?”, Flaminia Paddeu, Pour, 2014/4, no 224, | pp. 89-99.
[2] Chrétien, Didier. « Jardins en partage », Pour, vol. 205-206, no. 2, 2010, pp. 285-290.
[3] Carte : “Superficie et localisation des jardins partagés”.
[4] Carte : “Des disparités socio-économiques riveraines des jardins partagés”.
[5] Carte : “Des circuits-courts qui suivent le front de gentrification”.
[6] Anne Clerval, « Les dynamiques spatiales de la gentrification à Paris », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Espace, Société, Territoire, document 505, mis en ligne le 20 juillet 2010, consulté le 04 décembre 2019.
[7] Carte : ”Stratégies d’implantation de magasins bios : les cas de Naturalia et Bio c’bon”.
[8] Chiffre issu de l’enquête des déplacements produite par le CEREMA (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) en 2010.

Bibliographie

  • Anne Clerval, « Les dynamiques spatiales de la gentrification à Paris », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Espace, Société, Territoire, document 505, mis en ligne le 20 juillet 2010, consulté le 04 décembre 2019.
  • Chrétien, Didier. « Jardins en partage », Pour, vol. 205-206, no. 2, 2010, pp. 285-290.
  • Paddeu, Flaminia. « L’agriculture urbaine à Detroit : un enjeu de production alimentaire en temps de crise ? », Pour, vol. 224, no. 4, 2014, pp. 89-99.

Sitographie

  • Enquête des déplacements produite par le CEREMA (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) en 2010.
  • Site Naturalia. Onglet « Magasins ».
  • Site Bio c’Bon. Onglet « Magasins ».
  • Site Réseau des AMAP d’Ile -de-France. Onglet « trouver une AMAP en Ile-de-France »

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