La réappropriation de la ville de Delhi par ses habitantes : rendre l’espace public plus sûr à travers les marches exploratoires

Source: feminismindia.com, Crédit: Tarun Chawla, Campagne #IWillGoOut, qui dénonce les violences faites aux femmes dans l’espace public, le 21 janvier 2017 à Delhi

« Prendre au sérieux le harcèlement de rue, c’est considérer qu’il ne peut pas être réduit à une activité d’hommes vulgaires, frustrés, obsédés sexuels ou malades mentaux, mais qu’il est relayé de façon puissante par une culture masculine de la ville » [1]. Le harcèlement de rue n’est qu’une composante parmi tant d’autres de cette « culture masculine de la ville » qu’Yves Raibaud dénonce dans son livre La ville faite par et pour les hommes (2015). Il y a une vraie différence dans la façon dont la ville est vécue selon le genre. Pour prendre l’exemple de la mobilité, les femmes ont plus de déplacements à faire que les hommes à cause de l’assignation genrée de certaines tâches comme aller chercher les enfants à l’école ou faire les courses. Les femmes sont généralement moins utilisatrices des vélos et des motos, ce qui laisse principalement des trajets à pied ou en utilisant les transports en commun [2]. Sur les questions des violences sexistes et sexuelles, si la plupart des agressions s’inscrivent dans le cadre familial, les femmes sont aussi victimes de ces violences dans les espaces publics. Cette utilisation genrée de l’urbain constitue alors un véritable obstacle à la participation des habitantes dans la vie économique, éducative et politique de la ville.

L’espace public n’est pas donc pas neutre et pourtant l’expérience urbaine spécifique des femmes peine à s’intégrer largement dans la manière de penser l’aménagement urbain. Ainsi, on voit naître dans de nombreuses villes mondiales des mouvements de femmes qui s’organisent entre elles pour se réapproprier la ville, c’est-à-dire prendre possession – dans une proportion égalitaire avec les hommes- de l’espace public, de la mobilité et des dynamiques économiques, politiques et culturelles de la ville. Plus largement, il existe également des villes dans lesquelles les décideurs politiques locaux incorporent des objectifs en termes d’inclusivité de la ville afin de les rendre « women-friendly » (adaptées aux besoins des femmes). On peut par exemple citer les efforts de Barcelone dont la municipalité a élaboré un Manuel d’urbanisme de la vie quotidienne en 2019 pour une ville plus équitable et sûre avec la prise en compte de la dimension du genre, de l’âge et de l’origine.

La violence contre les femmes est une violation des droits humains. Les femmes ont le droit de vivre dans un environnement sûr et dans des villes équitables. Les faits de violence, qui sont fondés sur le genre, ne sont pas des événements isolés mais font partie d’une violence structurelle qui prend origine dans une culture patriarcale d’exclusion et d’inégalités. Les environnements urbains et les sociétés sont orientés par l’idée que les hommes, leurs opinions et leurs vies sont plus importantes que celles des femmes. En conséquence, beaucoup d’hommes ne voient pas la violence envers les femmes comme une violation des droits humains. 

Cet article est issu d’un travail réalisé en décembre 2019 dans le cadre de ma formation, pour le cours de quatrième année à l’IEP de Rennes « Villes en devenir  » qui abordait largement les questions urbaines dans les villes des Suds. J’ai choisi ici de m’intéresser à un cas particulier : l’organisation et la mise en place de marches exploratoires à Delhi par l’association Jagori sur le thème de la sécurité des femmes. Une marche exploratoire est une évaluation critique de l’environnement urbain. Dans le cas présent, cela consiste à faire marcher un groupe de femmes dans l’espace public de leurs quartiers (une rue, une place publique, un parc…) afin d’identifier les caractéristiques sociales et physiques qui rendent les endroits sûrs ou non. Les participantes s’expriment sur tout ce qui concerne la planification urbaine, le design des habitations, et la mise en place des transports et des services dans sa dimension spatiale et temporelle.

Pour rappeler le contexte, il faut savoir qu’on surnomme Delhi la « ville du viol », celle-ci est considérée comme l’une des villes les plus dangereuses pour les femmes. La ville de Delhi comptait plus de 28 millions d’habitants en 2018, c’est un territoire qui connaît une urbanisation rapide depuis les années 1980. D’après les projections de l’ONU, Delhi deviendra la ville la plus peuplée du monde d’ici 2030 [3]. C’est un espace où l’expérience fondée sur le genre est très marquée : la plupart des femmes et des filles ont été victimes de harcèlement et beaucoup ont subi des agressions sexuelles [4]. Les lois sur le harcèlement et les agressions sexuelles ne sont pas assez précises et la justice condamne très peu d’agresseurs, si tant est que les femmes préviennent la police. De plus, la culture du blâme conduit toujours à déresponsabiliser l’homme auteur des violences au détriment d’une victime perçue comme coupable [5]. Les menaces, les intimidations, le harcèlement ou les violences sexuelles sont des actes normalisés et banalisés de la vie urbaine : cela pousse les filles à quitter l’école et dissuade les femmes à prendre des emplois. Cette image de la ville conduit donc les femmes à faire face à deux problèmes relatifs à la mobilité : elles ne peuvent pas se mouvoir comme elles le souhaitent, par peur de subir des violences, mais il est aussi question de mobilité sociale puisque les femmes ont un accès limité aux opportunités économiques. Cet aménagement urbain aveugle est un facteur non négligeable de la violence sexiste banalisée. Face au peu de répercussions positives des politiques publiques qui font la promotion de la sécurité des femmes, les femmes de Delhi sont contraintes de s’organiser entre elles pour tenter de réduire la violence. En 2012, la parole s’est beaucoup déliée suite à la polémique autour d’un viol en groupe dans les transports en communs [6]. Ce sont les faits divers très choquants qui ont permis de faire émerger, dans le débat public, la question de la sécurité des femmes.

Les marches exploratoires : faire des femmes des membres actifs de la gouvernance urbaine

Les marches exploratoires permettent aux femmes qui y participent de prendre conscience du potentiel de leur rôle dans la gouvernance d’une ville et de ce qu’elles y ont gagné, cela s’inscrit donc dans une logique d’empowerment [7] des femmes. On cherche à interroger l’usager pour améliorer le design urbain afin de garantir la sécurité de toutes et tous. La marche exploratoire est ainsi une démarche qui vise à encourager les femmes à dénoncer la planification urbaine gender-blind et à responsabiliser les décideurs politiques sur la protection et la prévention de la sécurité des femmes. Cet outil a tout d’abord été créé au Canada dans les années 1990 par le Comité d’action de la région métropolitaine de Toronto contre la violence faite aux femmes et aux enfants (METRAC). Organiser une marche exploratoire implique également d’utiliser les résultats obtenus pour établir des recommandations d’action publique. On observe alors souvent la création d’une structure d’une communauté collaborative : on met en place des partenariats entre la société civile et la municipalité qui pourront durer dans le temps et produire des externalités positives. 

La perception de la sécurité des femmes dans l’espace public est le résultat de plusieurs facteurs subjectifs comme la pauvreté et le statut socio-économique mais aussi matériels comme la qualité des infrastructures, l’usage genré des espaces (proportion des femmes présentes), les attitudes sociales et le comportement de la police. Il existe plusieurs formes de marches exploratoires à Delhi. Premièrement, ces marches sont réalisées en petit groupe dans un cadre très organisé, puis la création de l’application Safetypin en 2013 a permis une collecte de données massive à toute heure et en tout lieu. Il ne s’agit pas ici d’une initiative institutionnelle mais bien d’une démarche émanent de la société civile : les femmes souffrent du manque de politiques publiques efficaces et s’organisent afin de dénoncer cette non-prise en compte des enjeux spécifiques aux femmes. 

Les premières marches exploratoires ont donc été organisées par l’ONG Jagori [8], que l’on peut traduire comme “réveillées, les femmes” !, et qui opère à Delhi depuis 1984 dans cette thématique de la sécurité des femmes. Ces marches s’inscrivent dans le programme plus large de la Safe Delhi Campaign née en 2004. Si Jagori avait déjà produit des cartes des différentes zones de Delhi, c’est la première fois que les habitantes de Delhi se retrouvent impliquées dans une évaluation concrète du milieu urbain. La Safe Delhi Campaign implique également des groupes de discussions, des enquêtes de rues, des campagnes de sensibilisation ou encore  des manifestations. Pour assurer la réussite d’une marche exploratoire, Jagori a effectué une réelle préparation en amont : définir et délimiter les zones, identifier les porteurs d’enjeux et les décideurs publics mais également rencontrer les populations pour leur présenter le concept des marches exploratoires. Enfin, il s’agit d’entraîner les participants afin qu’ils soient familiers avec les termes utilisés. 

La première série de marches exploratoires a été conduite d’août 2005 à juillet 2006. Jagori a tenté de couvrir une variété très large de lieux pour intégrer des contextes économiques différents : des espaces résidentiels mais aussi des marchés, des commerces ou encore des zones industrielles. Les marches ont été réalisées le soir par des équipes de 3 à 5 personnes pendant 3 à 4 heures, juste avant le coucher du soleil mais aussi une fois la nuit tombée afin d’étudier l’évolution de l’usage des espaces selon le genre. Il s’agissait d’évaluer plusieurs critères comme l’emplacement et la qualité des éclairages, l’état du trottoir et des arrêts de bus, la disponibilité et la maintenance des toilettes publiques, la localisation des cabines de téléphones ou des points de rencontre avec la police. L’utilisation de l’espace d’une manière genrée et les perceptions subjectives des femmes ainsi que leur propre usage de ces espaces sont également étudiés.

Pour donner quelques exemples, on a conclu de cette première expérience que les marchés étaient des lieux dominés par les hommes puisqu’ils regroupent des domaines dont les femmes sont souvent exclues comme l’automobile, l’informatique et les magasins de boissons alcoolisées. De la même manière, les parcs sont exclusivement masculins quand il fait nuit. Le rapport Is this Our City? Mapping Safety for Women in Delhi publié en 2007 propose une multitude de cartes qui détaillent les anomalies repérées et qui peuvent servir de base pour améliorer l’action publique.

Exemple d’un espace analysé par les marches exploratoires : le cas de Sundar Nagri (Delhi)

Exemple de la carte de la zone Sundar Nagri (Delhi) dans le rapport Is this our city ? Mapping Safety for Women in Delhi, 2007. Les messages rouges indiquent les éléments qui alimentent un sentiment fort d’insécurité des femmes, les messages jaunes permettent de préciser le contexte. Les individus violets représentent les femmes et les personnes grises sont des hommes. Dans cette zone, il existe plusieurs lieux de harcèlement récurrents (point d’accès à l’eau par exemple), il y a également des déficiences d’éclairage public.

Dans un deuxième temps en 2009, les marches ont concerné les zones du Campus Nord de l’Université de Delhi et de la Porte Ajmeri – Porte de Delhi dans le cadre du projet des Gender Inclusive Cities (administré par Women in Cities International et soutenu par le fond de l’ONU d’élimination des violences à l’égard des femmes). Il y a eu trois marches à la suite desquelles des recommandations ont été élaborées à l’intention des autorités locales. On note que les problèmes de maintenance de l’éclairage et le trafic dense dans la zone de l’université ont fait naître chez les participantes un sentiment d’insécurité. Pareillement, concernant la zone de la Porte de Delhi, ce sentiment est motivé par des problèmes d’entretien des trottoirs ou le fait que ceux-ci soient bondés. On recommande alors de prévoir des espaces pour les vendeurs de rues et les kiosques afin qu’ils n’empiètent pas trop sur le trottoir.  Depuis, d’autres marches ont été réalisées dans des zones précises ou des thématiques précises comme par exemple l’organisation de marches exploratoires pour les femmes aveugles.

Avec la création de l’application Safetypin en 2013, ce n’est plus une marche organisée qui a lieu à un moment prédéterminé mais une marche exploratoire de manière continue et en temps réel. Le développement de l’application mobile a été accompagné par les membres de Jagori, et d’ailleurs Safetypin a été co-créée par Kalpana Viswanath, ancienne présidente de l’association Jagori et instigatrice de la Safe Delhi Campaign. L’application permet de collecter des informations sur la perception de la sécurité dans les espaces publics sur un fond de carte. De plus, on trouve le dispositif Safetypin Nite qui permet de transmettre des photos géolocalisées : il s’agit d’une caméra attachée sur le capot des voitures qui prend des images des trottoirs et permet d’analyser la qualité de ces derniers.

C’est un outil donc très important car il permet d’accumuler un grand nombre de données.  Le programme a l’ambition de brasser toutes les parties de la ville : les zones résidentielles, le quartier des universités, les marchés, les périphériques, les stations de métro et les terminaux de bus. En 2015, on recensait 44 396 évaluations de sécurité (5 296 par l’utilisation de l’application par les usagers et 39 100 par l’application Safetypin Nite). Les paramètres évalués sont : la lumière, l’ouverture, la visibilité, la foule, la sécurité, la maintenance de la voie, le transport, l’usage fondé sur le genre et la dimension émotionnelle. Les paramètres sont évalués sur une échelle de 1 à 3. La moyenne représente donc un score de sécurité de l’espace.

Le score général de Delhi en 2015 est de 3,3/5. Seulement 25 % des zones évaluées sont considérées comme sûres. Les évaluations ont été faites à 70 % entre 19h et 21h, au moment où les problèmes d’éclairage sont les plus visibles. On constate que ce qui participe le plus à rassurer les femmes est la présence d’éclairage. En termes négatifs, c’est le manque de femmes dans l’espace public – le paramètre de l’usage genré – qui a le plus de répercussions. Les femmes ne se sentent pas en sécurité s’il n’y a personne dans les rues ou si les espaces sont dominés par la présence masculine, or on sait que beaucoup moins de femmes sont présentes dans l’espace public dès qu’il fait nuit.

Carte du résultat global de Delhi sur le sentiment de sécurité des femmes

La couleur verte représente les zones où les femmes se sentent en sécurité et les zones rouges mettent en avant les espaces où les femmes souffrent au contraire d’un sentiment d’insécurité. La prédominance de la couleur orange permet d’affirmer que les femmes ne se sentent pas en sécurité dans la majorité des lieux. Source : Safetypin, Delhi, A Safety Assessment, 2017

Dans les quartiers plus défavorisés où les femmes n’ont pas accès à un téléphone portable et ne sont donc pas en capacité d’utiliser Safetypin, on a compensé ce manque par la collecte d’informations lors de réunions de quartier et des téléphones ont même été fournis à certaines évaluatrices.

Des rapports ont ensuite été rédigés pour émettre des recommandations : outre celles mentionnées plus tôt, il convient de mettre en œuvre une meilleure maintenance des infrastructures de transports, une meilleure organisation des stations de métro, une meilleure connexion entre les ligneslast mile connectivity ») et entre les différentes zones de la ville. Il s’agirait aussi d’augmenter la présence policière pour rassurer les femmes mais aussi qu’il soit possible pour les autres de voir si une agression se produit : il serait préférable par exemple d’éviter de construire des murs plus hauts que le niveau des yeux.  Ensuite, ces rapports peuvent servir de base à l’action publique pour réaménager les villes.

Et après ?

Sur ce point, quels sont les effets réels et à long terme de ces marches exploratoires ? Le rapport rédigé par Jagori a été présenté aux membres de la commission de la planification urbaine, la commission des transports de Delhi, les écoles locales d’urbanisme et d’architecture, ainsi que les médias locaux. Cela a inspiré la Commission des transports qui a par la suite interrogé 500 femmes sur les sujets de sécurité et l’initiative s’est alors transformée en campagne de sensibilisation. La Safety Delhi Campaign a également permis l’impression de 5 000 stickers contre les violences faites aux femmes, d’une inscription sur 75 000 tickets de bus du message « Violence against women is a violation of human rights ». Aussi, Jagori a travaillé avec l’entreprise de transport de Delhi afin de sensibiliser presque 3 800 conducteurs sur les violences faites aux femmes : ils ont été notamment encouragés à prendre de la responsabilité dans la gestion du harcèlement sexuel. D’ailleurs, Jagori considère que son plus grand succès a été de rendre le thème de la sécurité des femmes à Delhi davantage visible.

Toutefois les effets les plus importants ne sont pas forcément liés au réaménagement d’une ville plus inclusive envers les femmes, il relève d’une prise de conscience des femmes de leur potentiel en termes de participation au design urbain, de leur apprendre qu’elles sont légitimes à prendre part aux décisions publiques. Ce sont des externalités positives du fait de la création de partenariats, de l’entraînement et de la professionnalisation des femmes qui participent aux marches exploratoires que l’on peut retenir. Elles deviennent des « expertes locales »[9] considérées comme des partenaires légitimes de la municipalité pour travailler sur ces thématiques. Ce travail donne aux participantes une grande confiance dans leurs capacités à initier un changement dans la sphère publique.

Au niveau des limites de la démarche, nous pouvons évoquer le manque de suivi des marches exploratoires organisées par Jagori suite à un changement d’équipe. Il s’agit d’un problème récurrent concernant les marches exploratoires. Les recommandations formulées sont ignorées ou tombent dans l’oubli, les expertes locales ont alors de fortes chances d’être découragées et de se sentir inefficaces. Cette situation est souvent attribuée au fait qu’il n’existe pas de critères ou de cadre d’évaluation propre de l’organisation de marches exploratoires. ONU Habitat a alors tenté de faire un état des lieux des réussites en la matière en recensant diverses expériences mondiales. D’une manière globale, une marche exploratoire réussie relève d’une bonne inclusion des minorités, proposerait des solutions de court terme et de long terme, ferait part d’une bonne compréhension du contexte local des structures et nous permettrait d’observer plus de femmes dans l’espace public et de voir plus de femmes accéder aux services. 

Il existe des risques de dérive de l’objectif initial comme par exemple l’instrumentalisation des recommandations pour justifier une « société sous surveillance ». Aussi, on trouve dans les sociétés où le racisme est prégnant le danger du « féminationalisme » (ou « fémonationalisme »), concept théorisé par Sarah Farris, qui vise à dénoncer l’utilisation de principes féministes afin de défendre une position raciste et xénophobe (2017). Face au mythe infondé de l’agresseur qui serait « l’autre », c’est-à-dire « l’étranger », on risque de voir le traitement des questions de sécurité se détourner de leur objectif et justifier une gentrification des quartiers au prix d’un déplacement des populations accusées à tort d’être responsables de l’insécurité.

D’ailleurs, une des critiques faites aux marches exploratoires est qu’il est difficile d’avoir une représentativité effective de la diversité des femmes qui habitent la zone concernée à cause des barrières sociales ou linguistiques de la participation aux marches exploratoires (auto-censure, vie de famille prenante…). Ensuite, si des effets globaux comme l’empowerment ont été clairement observées, il n’y a toutefois pas vraiment de recherche concrète sur le changement de comportement des femmes qui ont participé.

Sur le long terme, peu de choses ont changé à Delhi, il n’y a pas de véritable aménagement urbain inclusif des questions de la sécurité des femmes et l’utilisation de la ville reste inégalitaire. Il s’agit de changer la nature de l’homme dominant dans l’espace public. Pour cela, il serait pertinent que les gouvernement locaux intègrent davantage de femmes dans l’aménagement urbain et plus généralement dans les décisions de gouvernance urbaine. On remarque en effet que plus les femmes sont présentes dans les instances de décision, plus les problématiques de réduction des inégalités de genre sont prises en compte.

Au niveau structurel, il est évidemment nécessaire que les marches exploratoires s’accompagnent d’une meilleure éducation des garçons, des hommes et d’autre part des femmes sur leurs droits. Un changement de mentalité est impératif, il faut renverser les normes patriarcales et questionner la banalisation du harcèlement et des agressions. Il convient aussi d’allouer davantage de ressources budgétaires à cet effet : recruter plus de personnels, mettre en place des campagnes de sensibilisation et réaliser des réformes de la justice. La mobilisation des médias est essentielle car la dénonciation de l’ampleur des violences dont les femmes sont victimes permet de sensibiliser la société et de faire pression sur les autorités afin d’intégrer ces problématiques à l’agenda politique. La sécurité des femmes implique des stratégies, des pratiques et des politiques variées et complémentaires qui visent à réduire la violence qui se fonde sur le genre. 


Notes:

[1] Yves Raibaud, La ville faite par et pour les hommes, Belin, 2015, 80p.

[2] AFD, BOÎTE À OUTILS GENRE : TRANSPORT ET MOBILITÉ, Janvier 2016 : https://www.afd.fr/fr/ressources/boite-outils-genre-transport-et-mobilite 

[3] ONU,The World’s Cities in 2018 : data Booklet, 2018

[4] Une enquête menée par UN Women en 2012 a révélé que 92 % des femmes à New Delhi ont subi une forme de violences sexuelles dans leur vie dans les espaces publics – enquête auprès des ménages conduit par ONU Femmes et le Centre International de Recherche sur les Femmes d’octobre à novembre 2012 :https://www.unwomen.org/en/news/stories/2013/2/un-women-supported-survey-in-delhi 

[5] Nilanjana S. Roy, “In India, a ‘Blame the Victim’ Mentality”, Nilanjana S. Roy, in New York Times, février 2018 https://www.nytimes.com/2012/02/29/world/asia/29iht-letter29.html 

[6] “L’Inde rend hommage à l’étudiante morte après un viol collectif” in Le Monde, décembre 2012 : https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/12/28/inde-l-etat-de-la-victime-d-un-viol-collectif-se-deteriore-gravement_1811239_3216.html 

[7] Le terme d’empowerment signifie « renforcer ou acquérir du pouvoir ». Les actions d’empowerment ont pour objectif la transformation des rapports de pouvoir inégaux. Il s’agit de manière globale pour les femmes de s’émanciper des normes patriarcales, ou bien par exemple de sortir de la pauvreté, d’augmenter leur participation à la vie politique et économique générale.
Pour aller plus loin : Calvès, A. (2009). « Empowerment » : généalogie d’un concept clé du discours contemporain sur le développement. Revue Tiers Monde, 200(4), 735-749. https://doi.org/10.3917/rtm.200.0735

[8] Site web de l’association : http://www.jagori.org/

[9] Ces expertes locales sont alors détentrices de ce qu’on appelle les « savoirs d’usage » et l' »expertise citoyenne ». Pour aller plus voir : Sintomer, Y. (2008). Du savoir d’usage au métier de citoyen ?. Raisons politiques, 31(3), 115-33. https://doi.org/10.3917/rai.031.0115

Pour aller plus loin :

ONU Habitat, Les marches exploratoires sur la sécurité des femmes: Une étude comparative internationale, Programme d’ONU-HABITAT pour des Villes plus sûres, Rapport final, Avril 2009

Women in Cities International, Learning from women to create gender inclusive cities: Baseline Findings from the Gender Inclusive Cities Programme, Montréal, 2010

Carolyn Whitzman, Margaret Shaw, Caroline Andrew and Kathryn Travers, The effectiveness of women’s safety audits, Security Journal, Vol. 22, 3, p 205–218, 2009

Carolyn Whitzman, “Chapitre 3: Women’s safety and everyday mobility”, in Building Inclusive Cities: Women’s Safety and the Right to the City, p. 35 à 53.

Action aid, Safe cities for Women: From reality to rights, 2014

Jagori, Is this our city? Mapping safety for women in Delhi, 2007

Jagori, UNDERSTANDING WOMEN’S SAFETY : Towards a Gender Inclusive City, Research findings, Delhi, 2009-10

Jagori, Building Inclusive Cities and Communities: The Delhi Declaration on Women’s Safety, 24 novembre 2010, New Delhi, Inde

Jagori, Building Safe and inclusive cities for women, A practical guide, 2011

Jagori et UN Women, Safe cities free of Violence against Women and Girl Initiative: Report of the Baseline Survey Delhi 2010, 2011

Safetypin, Safety audit Report Delhi, 2015

Safetypin, Delhi, A Safety Assessment, 2017

Municipalité de Barcelone, Manual d’urbanisme de la vida quotidiana, Urbanisme amb perspectiva de gènere, février 2019, disponible sur : http://www.nuevoderechourbanistico.es/wp-content/uploads/2019/02/1190207MANUALMUVQweb.pdf 

Bader, Dina. « Sara R. Farris : In the Name of Women’s Rights. The Rise of Femonationalism », Nouvelles Questions Féministes, vol. vol. 37, no. 1, 2018, pp. 144-147.

Yves Raibaud, La ville faite par et pour les hommes, Belin, 2015, 80p.

Guy Di Méo, Les murs invisibles, femmes, genre et géographie sociale, Armand Colin, 2011.

Bihr, Alain, et Roland Pfefferkorn, Le système des inégalités, La Découverte, 2008.

Fabrice Dhume, « Du racisme institutionnel à la discrimination systémique ? Reformuler l’approche critique », Migrations Société, vol. 163, no. 1, 2016, pp. 33-46.

Christine Delphy, Separate and Dominate: Feminism and Racism after the War on Terror, Verso, 2015

Podcast :

Binge audio, Des villes viriles – épisode du podcast Les couilles sur la table #25

Binge audio, Qui sont les violeurs – épisode du podcast Les couilles sur la table #18

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