Focus – L’agriculture urbaine à Rosario

Face aux problématiques nées de la mondialisation et de la croissance urbaine, en particulier la question de la sécurité alimentaire, les organisations internationales comme l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (ONUAA) défendent l’agriculture urbaine comme une des solutions pour des villes plus durables et résilientes, c’est-à-dire capables de résister et de s’adapter à des chocs. L’agriculture urbaine, difficile à théoriser par la multiplicité des pratiques qu’elle englobe, peut se définir comme les pratiques agricoles de culture et d’élevage, de transformation et distribution exercées en ville ou à sa frange grâce aux ressources de cette zone urbaine et qui lui fournissent des ressources humaines, matérielles, ainsi que des produits et services. J.A Mougeot, à l’origine de cette explication, distingue l’agriculture urbaine de l’agriculture rurale par son intégration dans l’économie urbaine et dans son système écologique1. Comme le soulignent M. Ernwein et J. Salomon Cavin, « l’agriculture demeure associée, dans les représentations comme dans les pratiques, à une activité hors la ville », notamment par le phénomène historique de distanciation des villes et de leur alimentation. Pourtant, villes et agriculture restent encore bien liées. En effet, environ 800 millions de personnes dans le monde sont des « paysans urbains » et de plus en plus d’acteurs de la gouvernance urbaine s’emparent de cette activité. Par gouvernance, il faut entendre ici la mise en jeu de différents acteurs afin de répondre aux attentes des citoyens. La ville de Rosario en Argentine est représentative d’une bonne gouvernance multi-acteurs avec son Programa de Agricultura Urbana (PAU).

Troisième agglomération urbaine d’Argentine avec une population proche d’un million d’habitants en 2010, Rosario s’étale sur une superficie de 179 km2, sur la rive du fleuve Paraná.

Situation géographique de Rosario, Argentine. Données OSM et Google Maps. Production : Livia Carrillo pour Ausarchitect

À 300 km au nord de Buenos Aires dans la province de Santa Fé, elle est dans la Pampa humeda, le point de passage intermédiaire entre toutes les régions du pays. C’est une ville importante pour son port commercial spécialisé dans les produits agricoles comme le blé, les huiles végétales et le soja, dont les exportations étaient de 50 millions de tonnes en 2013. C’est pour faire face à une crise socio-économique sans précédent que la municipalité de Rosario a mis en place ce programme, faisant le choix de l’agroécologie. Cette pratique porte sur les modes de production et de consommation en ville, ainsi que sur la bonne répartition de ses ressources entre les hommes et les plantes. Cette approche agroécologique a mobilisé l’agriculture urbaine comme une politique multidimensionnelle au service d’enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Cet article est né du constat que les villes concentraient toutes ces difficultés mais étaient également une échelle pertinente pour apporter des solutions. Par ailleurs, sachant que toutes les problématiques sont liées mais souvent traitées séparément, il est intéressant d’étudier une ville où celles-ci ont été traitées conjointement, et entendues comme un ensemble.

I) Rosario face à une crise multiforme

A. Un contexte politique autoritaire

La crise socio-économique qu’a traversé Rosario dans les années 2000 a lieu dans un contexte politique particulier. À partir du coup d’État de 1976, l’Argentine est gouvernée par le corps militaire, le pays subit une forte répression et les habitants connaissent une grande précarité. Dans les années 1990, le président au pouvoir, Carlos Menem, restructure l’économie en mettant en œuvre des programmes de privatisation et de dérèglementation inédits, qui provoquent une recrudescence du chômage et de la pauvreté.

B. L’Argentine plongée dans la crise économique

Après le défaut de paiement de la dette argentine à hauteur de  100 milliards de dollars en décembre 2001, la crise économique touche le pays de plein fouet en janvier 2002. Avec l’hyperinflation, le peso est dévalué au tiers de sa valeur et les aliments voient leurs prix multipliés par 4. À Rosario, l’industrie en déclin provoque la fermeture de nombreuses usines de produits chimiques et de papier : 1/3 des travailleurs de la ville se retrouvent sans emploi. Plus de la moitié de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté et 30% en situation d’extrême pauvreté.

C. La révolution agricole au cœur des tensions à Rosario

Alors que l’urbanisation des terres agricoles avait fait diminuer la production alimentaire de la ville, Rosario est également touchée par une révolution alimentaire nationale. En effet, à partir de l’autorisation du soja transgénique en 1996, les producteurs s’orientent vers la monoculture destinée à l’exportation. La surface agricole qui lui est consacrée est multipliée par 10, et rapidement l’Argentine devient le 3ème producteur de soja au monde.

Ces tendances affectent la capacité de production de nourriture pour les habitants de la ville, la rendant dépendante aux importations. Par ailleurs, en raison de la modernisation agricole, de nombreux paysans expulsés de leur terre migrent en ville où ces derniers se retrouvent sans emploi et en situation de pauvreté. Rosario résiste difficilement à cet exode rural dans le contexte de crise, et les tensions sociales s’accroissent.

À travers des mobilisations quotidiennes devant les bâtiments des gouvernements, les citoyens exercent une pression sur la municipalité pour obtenir des solutions, exigeant de l’aide ou du travail. Le désespoir est tel que les saccages de supermarchés se multiplient, et les terrains se voient occupés de façon illégale par des milliers de squatteurs. La municipalité se retrouve face à une crise multiforme entre tensions sociales, alimentaires, économiques, foncières et sécuritaires.

II) L’agriculture urbaine à Rosario : d’un programme d’urgence à un processus complexe de développement urbain durable

A. Une réponse immédiate à la crise

À partir de la fin des années 1980, Rosario connaît une nouvelle forme de développement local : l’agriculture urbaine. Promue par quelques habitants au sein de maraichages communautaires, elle est à l’origine d’une filière agroalimentaire écologique et sociale, destinée plus particulièrement aux personnes vulnérables. Des terrains abandonnés sont appropriés pacifiquement par des habitants et des ONG comme le CEPAR (Centro de Estudios de Producciones Agroecológicas), spécialisé depuis 1987 dans l’horticulture et le développement social. Néanmoins, cette activité reste marginale et n’est pas portée par les instances politiques. C’est face à la crise que la municipalité s’intéresse et s’empare finalement de cette activité en lançant en 2002 le Programme d’Agriculture Urbaine afin d’assurer la sécurité alimentaire des personnes en situation de précarité. L’objectif est d’éviter une dépendance aux dons alimentaires tout en intégrant une perspective écologique à cette politique publique. Pour ce faire, la municipalité entre en collaboration avec le Programme Pro-Huerta de l’Institut National de Technologie Agricole. Initié en 1990 par le ministère du Développement social, celui-ci vise l’auto-production alimentaire, basée sur l’agro- écologie à destination des personnes dans le besoin. Il se charge de leurs formations, de la fourniture des intrants et du matériel ainsi que de l’assistance technique. Pour le PAU, Rosario fait appel à 25 ingénieurs agronomes et à l’ONG CEPAR. Une expérimentation est faite sur 20 groupes de producteurs formés à l’agriculture à qui le programme fournit les graines et outils nécessaires à la production alimentaire. Trois cours hebdomadaires sur l’agriculture biologique sont également organisés avec une centaine de participants dans la perspective de déployer le projet dans la ville.

Afin d’intégrer au PAU la question foncière et de s’attaquer au problème de l’occupation illégitime des terrains vacants, une étude est effectuée entre mai 2002 et avril 2003. La cartographie, au fondement d’une démarche de gestion des risques, permet à Rosario de se saisir de la question de la fragmentation spatiale de la ville. L’étude est faite par différents acteurs dont le Centro de Estudios del Ambiente Humano (CEAH) de l’Université nationale de Rosario, le CEPAR ainsi que des services municipaux tels que le service d’urbanisme. Le registre produit révèle un bilan impressionnant : 36% des 18 000 hectares de la ville sont à l’abandon. Il s’agit d’espaces vacants non-constructibles, inhabitables ou bien situés en bord de route, pouvant être valorisés par l’agriculture urbaine. Dès lors, la municipalité se charge de la restauration et de la reconversion des espaces ainsi que du financement d’équipements. Le gouvernement provincial de Santa Fe s’occupe des infrastructures nécessaires au développement des activités productives. Dès 2003, sept marchés hebdomadaires sont organisés de part et d’autre de la ville, pour lesquels le PAU fournit le matériel et coordonne le transport des marchandises depuis les lieux de production. De plus, le Sous-secrétariat de l’Économie solidaire, du Secrétariat de la Promotion sociale de la Municipalité, prend en charge le montage et le démontage des marchés avec les maraîchers. Le succès du programme est indéniable, il dépasse même l’ambition initiale : dès 2004, 800 vergers communautaires produisent des vivres pour 40 000 personnes. Compte tenu de l’ampleur du phénomène, la municipalité décide de prendre des mesures visant à pérenniser et réguler l’agriculture urbaine.

B. L’institutionnalisation et la consolidation de l’agriculture urbaine à Rosario

L’implantation durable de l’agriculture urbaine s’est faite grâce à l’utilisation de différents outils politiques : la mise en place d’un cadre normatif avec la planification urbaine, la reconnaissance des statuts des travailleurs ainsi que celle des produits. La réglementation des espaces est la première étape prise par Rosario. Dès septembre 2004, les autorisations d’utilisation des terres sont officialisées par des cessions temporaires qui permettent de protéger les agriculteurs. C’est en 2007 que l’agriculture urbaine est reconnue durablement grâce à son intégration aux documents d’urbanisme dans le plan d’aménagement territorial 2007-2017 ainsi qu’au Plan stratégique métropolitain. Grâce à cet outil de planification, le développement des systèmes de production agroécologiques est poursuivi et étendu à la région périurbaine. Il s’agit du Rosario Green Belt Project (PCVR) qui vise au développement d’une ceinture verte autour de la ville. L’instrument normatif de la municipalité permet donc de régulariser le statut du sol et de protéger l’activité agricole. Il est aussi utilisé afin de réglementer l’utilisation de produits phytosanitaires, permettant de respecter la volonté d’une agriculture biologique dans la ville. Enfin, la municipalité met en place un système d’incitations fiscales. Celui-ci concerne les propriétaires fonciers disposés à louer des terrains libres à des citadins en situation précaire souhaitant y pratiquer l’agriculture.

D’autre part, c’est sur le volet social que la municipalité agit, en accordant des droits aux acteurs de l’agriculture urbaine. Le plan national Jefas y Jefes de Hogar Desocupados (que nous pouvons traduire par “Cheffes et chefs de famille au chômage”) accorde entre 2002 et 2005 une indemnité chômage de 150 pesos par mois pour les participants, ce qui leur permet d’avoir un petit revenu en attendant les premières récoltes. Dès 2005, c’est le registre national de l’agriculture familiale qui accorde un statut aux agriculteurs. Cette condition leur permet de recevoir une assistance pour le développement de leurs activités par des formations, l’allocation d’outils et de terrains. La municipalité de Rosario organise également un registre pour les horticulteurs, le Registre des entrepreneurs et de l’économie solidaire, qui donne accès à un financement municipal pour les projets d’investissement. Plus tard, le Ministère du travail, de l’emploi et de la sécurité sociale s’impliquera dans ce processus de reconnaissance en délivrant des certificats de spécialistes en agriculture écologique. Ces différentes démarches ont eu un effet considérable sur le développement de l’agriculture urbaine, permettant de rassurer les participants qui pratiquent désormais leur activité dans un cadre légal et bien défini.

C. L’agriculture urbaine comme stratégie globale de développement urbain

Rosario a diversifié les espaces et les activités autour de l’agriculture urbaine. Aujourd’hui, elle est pratiquée dans des vergers où sont produites les plantes mères, dans des jardins familiaux, des écoles, des parcs-vergers ou encore sur une vingtaine d’hectares destinés à l’horticulture. Les cinq zones-jardin principales de la ville représentent 74 hectares, où des « barrio productivos » à usage mixte sont apparus, entre agriculture, sport, usage récréatif, commercial, ou encore culturel.

Un des premier parc-verger créé est celui de Molino Blanco, sur une surface de 5,4 hectares au sud de la ville et occupé par 800 familles. Ces résultats impressionnants sont dus à une politique de formation importante. La création de centres de formation de quartier et d’une école mobile permettent de faire connaître les pratiques écologiques de production agricole.

La particularité des politiques en faveur de l’agriculture urbaine à Rosario réside dans leur caractère intersectionnel, à savoir la prise en compte simultanée des différentes caractéristiques et difficultés des citoyens. Ainsi, certains programmes sont créés pour des publics plus restreints. La municipalité et Pro Huerta organisent, par exemple, le programme « Huerta en Casa » destiné aux personnes possédant de petites surfaces pour y installer des potagers urbains. Par ailleurs, face à la difficulté d’insertion professionnelle des jeunes, deux programmes voient le jour : il s’agit de la formation par l’équipe technique du PAU destinée aux jeunes chômeurs entre 18 et 25 ans, et le celui du Ministère du travail en collaboration avec le réseau Huertas y Heurtos pour ceux entre 20 et 29 ans. Ces projets leur permettent, via l’accès à des parcelles de culture ou des formations, d’intégrer le monde du travail. Par conséquent, c’est toute la stratégie économique de la ville qui est modifiée autour de l’agriculture urbaine. La vente des productions est favorisée par les associations locales et la municipalité. Au-delà de l’organisation des marchés, le réseau de consommateurs Vida Verde propose la livraison de paniers de légumes de saison en provenance des jardins de la ville. Le commerce se développe également avec la transformation des récoltes et la vente de ces produits. Trois agroindustries sociales cuisinent des plats, et une dizaine d’ateliers fabriquent des produits de beauté. Le label Rosario Natural est ainsi créé par l’aide internationale de l’International Institute for Economic Cooperation italien.

III) Le PAU de Rosario : un outil de bonne gouvernance

A. Le bilan exceptionnel du PAU

La bonne gouvernance peut être définie par des autorités locales représentatives, légitimes et efficientes dans le pilotage du développement urbain. Il semble que Rosario réponde à ces critères grâce à sa vision globale et concertée de l’avenir de la ville autour de l’agriculture urbaine, faisant d’elle un modèle en la matière.

Les améliorations sociales et économiques

Le PAU est apparu comme une réponse efficace aux problématiques urgentes provoquées par la crise, à savoir la faim et la pauvreté. La production locale a permis de limiter la dépendance aux exportations et de réaffirmer la souveraineté et la sécurité alimentaire de certains quartiers. En ce qui concerne le chômage, de nombreux métiers ont été créés grâce aux différentes initiatives. En 2015, environ 20 personnes travaillent par verger, 280 horticulteurs travaillent et commercialisent leurs productions et 400 jardiniers produisent pour leur consommation personnelle. L’agriculture urbaine a pu apporter des revenus substantiels indispensables pour sortir de la précarité. Les familles en situation de pauvreté structurelle ont vu leurs ressources augmenter grâce à cette nouvelle forme d’économie basée sur la solidarité et la participation.

La municipalité s’est investie au-delà de ses ambitions premières, et l’agriculture urbaine a pu résoudre d’autres problématiques sociales comme celles propres au genre ou à la vieillesse. En effet, les nouvelles opportunités ont permis aux femmes et aux personnes âgées d’exercer des activités leur apportant une indépendance économique inédite, une nouvelle agentivité. Ainsi, de nombreux citadins ont pu retrouver espoir face à la situation décourageante dans laquelle la crise les avait plongés, leur redonnant dignité et légitimité. Antonio Latucca, directeur du PAU déclarait à cet égard : « Vous plantez et la semaine suivante, vous voyez quelque chose qui commence à pousser. ». Les agriculteurs ayant migré en ville ont alors trouvé leur place, pouvant apporter leur connaissance et partager leur expérience. L’amélioration de la vie politique de la ville est aussi due aux processus participatifs mis en place, qui ont redonné aux habitants de Rosiario une vraie force démocratique. Il faut, d’ailleurs, rappeler que les autorités locales ont exercé une approche ascendante dans les prises de décision, notamment pour le déplacement des habitants lors de l’utilisation d’un terrain. Ces derniers ont été consultés et ont pu choisir leur nouveau lieu d’habitation. Tous ces éléments ont participé au développement de l’inclusion sociale et à l’amélioration de la qualité de vie des citadins. L’intégration d’aliments de qualité aux régimes alimentaires des personnes précaires a permis de répondre à leurs besoins nutritionnels. De plus, leur santé s’est améliorée grâce à la pratique d’activités physiques dans les nouveaux espaces naturels. Enfin, la nature en ville a permis de réduire les maux urbains, en apportant bien-être, plaisir et apaisement comme le suggère Hélène Houdayer.

Les améliorations environnementales

L’agriculture urbaine est avant tout le travail de la terre, une pratique qui a permis de réduire le phénomène de squats de la ville de Rosario et de récupérer de l’espace public, créant ainsi des communs15. De nombreux terrains pollués par des poubelles et contaminés par des métaux lourds ont été choisis pour y développer l’agriculture urbaine. Le nettoyage de ces terrains a pallié des services urbains inexistants, ce qui a constitué des économies considérables pour la collectivité qui aurait dû, sinon, confier la mission à une entreprise. L’agroécologie a amélioré les sols et la biodiversité grâce à la grande variété de plantes produites et les autres pratiques vertueuses comme le vermicompostage. Par ailleurs, bien que Rosario soit peu sujette aux inondations, l’amélioration des sols et la protection des zones vertes a permis d’augmenter la résilience de la ville face aux précipitations, et de pallier un système de drainage parfois peu adapté. Toutefois,  la résilience de la ville grâce à l’agriculture urbaine concerne aussi le problème du changement climatique. Les villes et l‘agriculture représentent respectivement 70% et 24% des émissions de gaz à effet de serre. Limiter la pollution par l’agriculture en faisant le choix d’une production locale constitue  une stratégie efficace et intéressante pour freiner le changement climatique. Rosario apparait ainsi comme un exemple en termes de politique multifonctionnelle, néanmoins, l’agriculture urbaine connaît certaines limites.

B. Un bilan positif à nuancer

Les limites sociales du PAU de Rosario

Premièrement, il est assez difficile d’obtenir des micro-crédits pour commencer son activité, ce qui crée une dépendance aux aides en nature du PAU pour les graines et le matériel. Bien que les métiers de la terre aient apporté des gains économiques nécessaires, leur reconnaissance sociale reste limitée, et ce malgré les tentatives de promotion du programme. La perspective d’effectuer un métier primaire dans un espace urbain n’apparait pas comme un objectif durable. En effet, on observe qu’après la fin de la crise, nombreux sont ceux qui ont abandonné l’agriculture urbaine, ce qui peut s’expliquer par les limites économiques de ces métiers. La productivité étant limitée, les salaires fournis par l’agriculture urbaine sont plutôt faibles. En 2003, le salaire était d’environ 150$ par mois, ce qui était seulement légèrement au-dessus du seuil de pauvreté. Par ailleurs, certains des maraichers les plus investis ont été employés comme « promoteurs » par la municipalité pour le PAU, ce qui, selon Soler Montiel, « crée un risque de hiérarchisation et de clientélisme par rapport aux autres maraîchères et maraîchers ».

L’agriculture urbaine : un modèle de ville durable qui ne peut pas s’appliquer partout

S’il a été possible de nettoyer les sols de Rosario pour y développer l’agriculture urbaine, il s’avère que le processus de dépollution peut parfois prendre des années. Toutes les villes n’ont pas une topographie adaptée à cette activité ce qui limite la diffusion de cette pratique. Lieberharr-Gardiol déclare à cet effet que la « la qualité des sols urbains et leur éventuelle multi-contamination viennent questionner les rapports au sol urbain en tant que sol « nourricier ». De plus, toutes les villes ne bénéficient pas des ressources nécessaires, en particulier de ressources hydrauliques suffisantes et de qualité. La contamination de l’eau est un vrai risque pour la qualité des produits, tout comme la pollution. En effet, les atteintes environnementales des villes sont nombreuses, notamment dans les villes du sud où la motorisation croissante, les véhicules polluants et le manque de régulation peuvent nuire aux productions.19 L’agriculture urbaine est donc plus vulnérable par ces questions sanitaires, auxquelles s’ajoutent d’autres problématiques comme celle du foncier. Rosario a su tirer profit de ses terrains vacants, néanmoins la tendance générale des villes est plutôt celle de la pression foncière. L’agriculture urbaine paraît difficile à mettre en place face à la concurrence avec les autres projets de développement urbain qui apportent des revenus plus conséquents pour les villes. Cette même question financière limite le développement de l’agriculture urbaine car les budgets municipaux sont souvent très limités et il est donc difficile de libérer de l’argent à cet effet.

Conclusion

L’agriculture urbaine est la rencontre du rural et de l’urbain, ce qui trouble la perception binaire que l’on a habituellement de ces deux entités. Aujourd’hui, et ce grâce à des projets comme le Programme d’Agriculture Urbaine de Rosario, on observe que leur réunion permet de répondre aux défis auxquels les villes font face. Son intérêt réside dans son caractère multidimensionnel, qui permet de traiter les questions environnementales, sociales, économiques ou encore foncières à l’échelle locale. L’agriculture urbaine apparait comme une nouvelle façon de concevoir et de vivre la ville : à Rosario, les différents acteurs ont été amenés à innover et à repenser la création de politiques publiques avec une approche démocratique et intersectionnelle. Par son fort engagement politique, la municipalité a su faire de cette politique d’urgence une stratégie urbaine de long terme qui fait aujourd’hui l’identité de la ville argentine.

Notes et références

↑1 D’après Daniel Festa, les communs correspondent aux « biens ou services, publics ou privés, dont le « caractère commun dépend des fonctions qu’ils peuvent remplir socialement ». Festa D., Dulong de Rosnay M., Miralles Buil D. (2018). « Notion à la une : les communs », Géoconfluences

Rapports et document

–  Bricas, N. et Conaré, D. (2019). « Perspectives historiques sur les liens entre ville et alimentation ». La Revue de l’Institut Véolia. Accès : https://www.institut.veolia.org/sites/g/files/ dvc2551/files/document/2019/09/ Agriculture%20urbaine%2C%20nourrir%20les%20villes%20autrement%20- %20La%20Revue%20de%20l%27Institut%20Veolia.pdf

–  Dubbeling, M., Halliday, J. et van Veenhuizen, R. (2019). « L’agriculture urbaine comme stratégie de réduction des risques face au changement climatique et aux catastrophes ». Institut Veolia [en ligne] Accès : https://www.institut.veolia.org/sites/g/files/dvc2551/files/document/2019/09/ Agriculture%20urbaine%2C%20nourrir%20les%20villes%20autrement%20- %20La%20Revue%20de%20l%27Institut%20Veolia.pdf

–  FAO (2019). « Ciudades más verdes en América Latina y el Caribe ». [en ligne] Accès : http:// www.fao.org/ag/agp/greenercities/es/CMVALC/rosario.html

– Ministère de l’Écologie, du Développement et de l’Aménagement durables (2007). « Villes en devenir ».

–  Municipalidad de Rosario (2008). « Artículo 70: la definición de las políticas para los espacios públicos ». Plan Urbano Rosario 2007-2017

Articles et ouvrages scientifiques

–  Chalmandrier M., Canavese M., Petit‐Berghem Y. et Rémy E., (2017) « « L’agriculture urbaine », entre concept scientifique et modèle d’action », Géographie et cultures

–  Festa D., Dulong de Rosnay M., Miralles Buil D. (2018). « Notion à la une : les communs », Géoconfluences

–  Guénette, L. (2019). « ROSARIO, Argentine : une ville « mordue » d’agriculture urbaine ». Initiative de la Francophonie pour des villes durables (IFVD). [en ligne] Accès : https:// villesdurables.ifdd.francophonie.org/index.php/ ROSARIO,_Argentine_:_une_ville_«_mordue_»_d’agriculture_urbaine

–  Lieberherr-Gardiol, F. (2007). « Durabilité urbaine et gouvernance, enjeux du XXIe siècle ». Revue internationale des sciences sociales, 193-194(3), 373-385.

–  Moreau, C. (2017). « Agriculture urbaine et inclusion sociale à Rosario. Rapport de séjour 2017 ». Urbanistes du Monde. [en ligne] Accès : urbanistesdesterritoires.com

–  Roitman, S. et Bifarello, M. (2007). « Agriculture urbaine et inclusion sociale à Rosario (Argentine) ». UCLG. [en ligne] Uclg-cisdp.org. Accès : https://www.uclg-cisdp.org/sites/default/ files/Rosario_2010_fr_Final.pdf

–  Soler Montiel M., (2015) « Le Programme d’Agriculture Urbaine de la ville de Rosario en Argentine », Revue d’ethnoécologie. 

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